Opinion

On boycotte seulement l’IA qu’on est capable de voir

8 août 2026 9 min de lecture

On dirait que pour bien du monde, l’IA en entreprise se résume à générer des images.

Ça fait plusieurs fois que je le vois passer dans des groupes d’artisans… Une créatrice annonce son nouveau produit avec un visuel généré, quelqu’un écrit qu’il va la boycotter parce qu’elle utilise l’IA, une vingtaine de personnes applaudissent, et moi je referme mon téléphone avec un petit (gros) pincement au coeur. </3

Pourquoi l’image choque autant

Quand une artisane annonce une nouveauté avec une image générée par l’IA… Ça peut choquer un peu. Y’a une dissonance immédiate : on te promet un objet fabriqué à la main, avec du temps et de l’amour dedans, et la première chose que tu vois c’est une image générée par IA. On le remarque avant même d’avoir vu le produit… Le ton que l’image donne contredit ce qu’on est en train d’acheter.

Exemple d'image créée par l'IA (Entreprise et produit fictifs)
Exemple d’image créée par l’IA (Entreprise et produit fictifs)

Alors oui, ça fait un ti-peu mal. Une artisane qui fait ça se rend moins reconnaissable… Je pense qu’on crave de plus en plus le vrai, alors une artisane qui fait du vrai mais qui le présente de cette façon se tire dans le pied.

Sur ce point-là, on est d’accord. Je le dirais à n’importe laquelle des participantes de mes formations.

Par contre je ne suis pas d’accord avec la conséquence : le boycott (et l’humiliation qui vient avec dans les commentaires).

L’IA en entreprise : ce qui se voit et ce qui ne se voit pas

Une image générée sans instructions précises, ça se remarque souvent tout de suite. C’est pas la seule chose qui se remarque : par exemple, une description d’offre qui contient tous les clichés de l’IA (allô la formule « Ce n’est pas X, c’est Y »), une infolettre qui contient beaucoup trop de em dash (—) : tout ça se détecte.

Ce que les gens ressentent dans ces contenus-là, c’est l’absence. L’outil a été ouvert, une question vague a été posée, et le premier résultat a été copié tel quel. C’est un peu le contraire de ce à quoi on s’attend d’une artisane qui fabrique son produit à la main…

Pourtant, l’IA en entreprise s’utilise de tellement de façons. C’est pas juste un outil de création de visuels, et ça sert pas juste à gagner du temps. C’est avoir une aide pour savoir quoi répondre à un courriel de cliente à 22 h, après une journée complète au marché, quand le cerveau fonctionne en 0.25x. C’est faire relire une description de produit qu’on a écrite trois fois sans jamais être satisfaite. C’est automatiser une chose qu’on trouve vraiment lourde dans sa business. C’est comprendre pourquoi la boutique en ligne refuse d’afficher les frais de livraison. C’est se faire expliquer un contrat de consignation avant de le signer. C’est traduire une fiche produit en anglais sans payer 200 $ pour six phrases. C’est trouver quoi répondre à quelqu’un de fâché sans y laisser sa soirée (et sa santé mentale, lol).

Le boycott ne monte jamais jusqu’à la bonne place

Voici ce qui me gosse le plus.

Les grandes entreprises utilisent l’IA partout. Dans la gestion des stocks, dans les prix, dans les recommandations de produits, dans le service à la clientèle, dans 49879832 automatisations, dans leur prise de décisions basées sur des données, dans la détection de fraude quand tu paies avec ta carte. C’est simplement l’état des choses en 2026.

Mais tout ça reste invisible. On voit jamais l’IA quand elle est bien intégrée dans une grosse structure, parce qu’elle est enterrée sous quinze couches de départements et sous un (très gros) budget de design qui, lui, engage de vraies personnes pour rendre le tout joli. Une multinationale peut se permettre d’utiliser l’IA partout et de payer une illustratrice pour la campagne. L’artisane a pas ce choix-là.

On va boycotter une créatrice de bijoux, puis aller s’acheter des souliers chez une multinationale qui a de l’IA dans à peu près chaque étape de sa chaîne d’approvisionnement. Je ne pense pas que ce soit de la mauvaise foi. Est-ce parce que l’IA est relativement nouvelle et que les gens ne savent pas à quel point elle est intégrée dans tout ce que les entreprises font? J’ose espérer que oui!

Le commentaire ironique

Sous une de ces publications, quelqu’un a invité tout le monde à aller googler l’impact environnemental de l’IA.

Meta Temple Data Center, Texas
Meta Temple Data Center, Texas

Le commentaire était sur Facebook, et il proposait d’aller sur Google. Deux des plus grandes entreprises de la planète, qui font construire les plus gros parcs de centres de données au monde, et deux entreprises qui développent leur propre intelligence artificielle et la poussent dans à peu près chacun de leurs produits. How ironic.

C’est un peu comme si on blâmait la personne qui prend son char pour aller travailler, pendant qu’on ferme les yeux sur les ultra-riches qui enchaînent les vols en jet privé.

Tout est une question de volume. Priver de ses revenus l’artisane qui a généré 120 images dans l’année ne fera pas fermer les data centers. Ben oui, l’image manque d’originalité… Mais est-ce utile de transformer chaque publication en guerre contre l’IA?

Centres de données Meta
Centres de données Meta

Si le coût environnemental de l’utilisation de l’IA est ton cheval de bataille, tant mieux, c’est un vrai sujet. Mais tu ferais mieux de t’en prendre aux entreprises qui construisent les centres de données et qui entraînent les modèles. Et commencer par sortir de Facebook et d’arrêter d’utiliser les services de Google… C’est hypocrite de dire d’aller googler l’impact environnemental dans ton message qui vit sur les serveurs de Facebook.

Sauf que c’est plus long, plus fatigant, et personne ne t’applaudit dans les commentaires pour l’avoir fait.

Et si t’es l’artisane en question

Je vais te donner le conseil que je donne aux participantes de ma communauté gratuite d’entrepreneures qui utilisent l’IA, et il va peut-être te surprendre venant de quelqu’un qui vend une formation en IA.

Pour annoncer un produit fait main, photographie toujours ton produit. Même si c’est sur la table de cuisine, avec ton téléphone, dans une lumière bien ordinaire. Ton objet réel, avec ses petites irrégularités, battra chaque fois le rendu le plus léché, parce que c’est lui que la personne va recevoir dans sa boîte aux lettres.

Exemple d'utilisation de l'IA générative
Exemple d’utilisation de l’IA générative

Ensuite, c’est ben correct de retoucher, à condition de rester très légère. Adoucir un fond un peu chargé, remonter doucement la lumière, faire disparaître une miette sur la nappe. Rien d’ajouté par-dessus, aucun texte incrusté, pas de flafla. Les petites imperfections qui restent sont exactement ce qui dit à la personne que l’objet existe pour vrai.

Une image entièrement générée te fait perdre la chose la plus importante quand t’es artisane : ton authenticité, tes couleurs, ce qui fait que tu es toi.

Ce que j’aurais envie d’écrire dans les commentaires

Les hyperscalers : Amazon, Microsoft, Google, Meta. Les trois premières contrôlent à elles seules près des deux tiers du marché mondial de l’infonuagique, et le groupe prévoit dépenser plus de 700 milliards de dollars en infrastructure d’IA d’ici la fin de 2026, contre environ 387 milliards l’année d’avant.

Je disais plus haut que le commentaire vivait dans les data centers. Le groupe Facebook au complet, la photo de la créatrice qu’on boycotte, le moteur de recherche qu’on nous suggère d’aller consulter, la boutique en ligne de l’artisane : tout ça vit dans les MÊMES centres de données des MÊMES quatre entreprises qui bâtissent l’IA.

On peut pas dénoncer l’IA depuis l’intérieur de ses murs et se penser à l’extérieur.

Alors la prochaine fois qu’un de ces commentaires va passer, je vais refermer mon téléphone comme toutes les autres fois. Me battre dans une section de commentaires, ça me tente pu, et j’ai jamais vu ça convaincre personne…

Mais l’artisane dont il était question, elle, elle l’a lu. Elle a peut-être passé sa soirée à se demander si elle devait effacer sa publication, s’excuser, ou faire comme si ça l’avait pas atteinte.

Alors c’est à elle que j’écris, finalement. Ton produit est vrai, tes mains sont vraies, et personne ne t’a jamais demandé de te justifier d’utiliser les réseaux sociaux pour te faire connaître.

Y’a déjà bien assez peu de monde qui arrive à vivre de ce qu’il fabrique de ses mains. On devrait passer nos soirées à les découvrir, pas à les boycotter et les faire taire.

P.S. Si tu veux utiliser l’IA en entreprise autrement que pour générer des images, apprendre à lui donner ton contexte et la faire travailler avec ta voix plutôt qu’à ta place, c’est ce que je montre dans Claude & moi.

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